PARIS AU XIXe SIÈCLE

Paris au XIXe siècle se transforme complètement. Il devient une “ville de l’âge industriel” (Maurice Agulhon) : “espace réglé, aux cheminements droits, aux édifices Dégagés, à l’architecture harmonieuse” (Marcel Roncayolo). Le fort accroissement démographique urbain qui accompagne les premiers temps de l’industrialisation est la cause initiale de ce bouleversement. L’armature de la ville éclate : de 547 000 habitants en 1801, Paris passe à un million vers 1835, deux vers 1860, trois vers 1885, quatre vers 1900. L’afflux de population concerne d’abord les quartiers du Châtelet, des Halles, de Saint-Antoine, de Saint-Marcel, puis à la fin du siècle les communes périphériques, donnant naissance à une nouvelle réalité urbaine emblématique du XXe siècle: la banlieue. Les mutations économiques modifient directement le visage de la ville: ateliers et petites usines prolifèrent, le chemin de fer, après l’ouverture en 1837 de la ligne Paris-Saint-Germain, s’étend autour de Paris et nécessite l’installation de voies spécifiques et de gares. Bien avant Haussmann, les clivages sociaux s’inscrivent dans la géographie urbaine : un
prolétariat misérable, main-d’oeuvre d’origine rurale pour les manufactures, s’entasse dans les vieux quartiers insalubres du centre. La nécessité d’une transformation radicale des structures urbaines s’impose à de nombreux responsables dès le début du siècle.

Images du Paris pré-haussmannien
• Alexandre Antigna: Scène d’incendie, 1848
• Alfred Stevens: Ce qu'on appelle le vagabondage, 1855
• Stanislas Lépine: Montmartre, rue Saint-Vincent, 1878.
• Stanislas Lépine: Quai des Célestins, le Pont-Marie,1868
• Johan-Barthold Jongkind: La Seine et Notre-Dame de Paris, 1864
• Johan-Barthold Jongkind:Le boulebard de Port-Royal, 1877

Les transformations de la capitale
Façade d’un hôtel particulier , construit vers 1860
Façade d’un immeuble typique, construit vers 1850
Façade de l'Opéra, construit en 1871-74 par Charles Garnier
Intérieur de l'Opéra
Coupe longitidunale de l’Opéra, vers 1880
L'Avenue de l'Opéra, avant et après les travaux d'Haussmann
• Camille Pissarro: Avenue de l'Opéra, 1881
La Bibliothèque nationale, salle des usuels, construite en 1862-8 par Labrouste
Tuileries et rue de Rivoli, 1871
Rue de Rivoli, 1871, après les batailles de la Commune
Destruction de la Colonne Vendôme, 16 mai 1871
L'Hôtel de Ville, 1860
L'Hôtel de Ville, 1871, après les batailles de la Commune
L'Hôtel de Ville, fin XIXe
• Alfred Sisley: Le Canal St-Martin, 1870
• Auguste Renoir: Le Pont-Neuf, 1872
• Claude Monet: Boulevard des Capucines, 1873
• Claude Monet: La Gare Saint-Lazare, 1877
• Edouard Manet: La rue Mosnier aux drapeaux, 1878
• Edouard Manet: La rue Mosnier aux paveurs, 1878
• Gustave Caillebotte: Le pont de l'Europe, 1876
• Gustave Caillebotte: La Place de l'Europe à Paris, temps de pluie, 1877
• Gustave Caillebotte: Toits sous la neige, 1878
• Camille Pissarro: Boulevard Montmartre sous le soleil, 1897
• Edouard Vuillard: Place Vintimille, 1911

La vie urbaine
• Pierre-Auguste Renoir: Le Bal du Moulin de la Galette, 1876
• Claude Monet: La Grenouillère, 1869: café préféré des impressionnistes
• Claude Monet: Rue Montorgueil, Paris, Fête du 30 juin 1878, 1878
• Edgar Degas: L’Absinthe, 1875
• Edgar Degas: Femme à la terrasse d’un café, 1877
• Edouard Manet: Le chemin de fer, 1873
• Edouard Manet: La Serveuse de bocks, 1879
• Edouard Manet: Bar aux Folies-Bergère, 1882.
• Vincent Van Gogh: La Guinguette à Montmartre, 1886
• Henri de Toulouse-Lautrec: Au Moulin-Rouge, 1892
• Henri de Toulouse-Lautrec: Danse au Moulin-Rouge, 1895
• Giuseppe de Nittis: La Place des Pyramides, 1875
• André Devambez: La Charge, 1902

La banlieue
• Armand Guillaumin: Soleil couchant à Ivry, 1873
• Claude Monet: Régate à Argenteuil, 1872
• Claude Monet: Les Déchargeurs de charbon, 1875
• Georges Seurat: Baigneurs à Asnières, 1884
• Edouard Manet, Course de chevaux à Longchamps, 1864
• Edgar Degas: Le faux-départ, à Longchamps, 1869-72
• Vincent Van Gogh: Le Restaurant de la Sirène à Asnières, 1887

Les acteurs de la transformation
Les transformations du second Empire sont ébauchées dès le règne de Louis-Philippe (1830-1848). Rambuteau, préfet de la Seine (1833-1848) réalise la première percée dans le tissu ancien de la ville, l’actuelle rue Rambuteau, qui relie les Halles au quartier du Marais. Les Champs-Elysées, l’arc de triomphe de l’Etoile, la place de la Concorde sont achevés, Notre-Dame et la Sainte Chapelle sont restaurées. La crise économique puis la révolution de 1848 entravent la poursuite des travaux, mais la nécessité d’une politique urbaine d’ensemble reste manifeste.
Régime autoritaire, le second Empire réunit les conditions d’une action énergique et durable. L’aménagement de Paris est directement pris en charge par Napoléon III, assisté du préfet de la Seine, le baron Haussmann (1809-1891). Faire circuler et assainir sont les deux maîtres mots de cette politique. L’urbanisme moderne pense en termes de réseaux (circulation et transports, égoûts, adduction d’eau, éclairage). Air et lumière doivent circuler librement et disperser les “miasmes”. Une inspiration analogue conduit à apprécier les avantages apportés à la sécurité et au maintien de l’ordre par de larges avenues, moins propices aux émeutes et aux barricades que le tissu urbain traditionnel. Toutefois, cette préoccupation n’a pas eu la portée que lui a parfois donné l’historiographie républicaine : les quartiers les plus “dangereux” (Belleville, Ménilmontant) sont également les moins touchés par l’haussmannisation. Paris doit remplir pleinement ses fonctions de capitale politique et de carrefour d’échanges. Embellissement, assainissement et hygiénisme, progrès social, prestige politique vont de pair. L’Empereur souhaite en outre associer projet social et projet économique : “L’idée napoléonienne n’est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire” écrivait-il dès 1839. Napoléon III décide des grandes lignes directrices des travaux. Il les dessine à gros traits de couleur sur un plan installé dans son bureau. La conduite et la réalisation du remodelage de Paris sont confiées à Georges Haussmann, préfet de la Seine (1853-1870) et véritable “ministre” de la capitale, entouré notamment de l’ingénieur Eugène Belgrand (1810-1878), directeur du service des eaux, et du paysagiste Jean-Charles Adolphe Alphand (1817-1891), directeur du service des promenades et plantations, tous deux polytechniciens et ingénieurs des Ponts et Chaussées inspirés par les doctrines saint-simonienne et fouriériste. En 1857, Haussmann reçoit en récompense de son action la double dignité de baron et de sénateur. L’hausmannisation résulte de l’action coordonnée de l’intervention publique et de l’action des sociétés immobilières et des établissements bancaires. Elle dispose de l’arsenal juridique adéquat (décret de mars 1852) : le droit
d’expropriation pour utilité publique est élargi. Le système s’appuie sur l’emprunt par l’intermédiaire de la Caisse des travaux, alors que précédemment, de 1815 à 1848, les monarchies constitutionnelles avaient financé leurs travaux d’urbanisation par le seul recours aux investisseurs privés, entrepreneurs et architectes. Les voies nouvelles doublent en général le réseau de routes existantes, car les fonds de parcelles sont moins onéreux à exproprier et cette solution ménage davantage les habitudes et les intérêts des habitants, notamment des commerçants, artisans et industriels. L’aménagement urbain sous Haussmann est d’ailleurs souvent le fruit de compromis entre la volonté des pouvoirs publics et les intérêts des propriétaires privés.

Une politique urbaine
L’aspect le plus visible des travaux haussmanniens est la “chirurgie urbaine” à laquelle a été soumise la cité. Afin de faire circuler air, eau et lumière dans les logements et limiter l’entassement des quartiers pauvres, soucis hygiénistes de santé publique dont l’émergence remonte au XVIIIe siècle, il est nécessaire de rénover le tissu urbain et de créer des voies de circulation, commandées par la ligne droite, autour desquelles s’articulera la ville. Changements qui peuvent nourrir la nostalgie: "Le vieux Paris n’est plus ; la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel” (Charles Baudelaire);  mais qui trouve aussi ses défenseurs : “La civilisation se taille de larges avenues dans le noir dédale des ruelles (...) des habitations dignes de l’homme dans lesquelles la santé descend avec l’air et la pensée sereine avec la lumière du soleil” (Théophile Gautier).
Percements et trouées permettent de “faire le lien”. La ville est conçue comme reliant divers quartiers, lesquels s’organisent autour d’un lieu central, la place. L’immeuble est subordonné à la rue et au boulevard. Le bâtiment public est le point d’orgue d’une représentation très hiérarchisée du nouvel urbanisme. Au reste, dans la conception et la réalisation des oeuvres, l’architecte est appelé à respecter la prééminence de l’ingénieur. De grandes percées urbaines déterminent la hiérarchie du nouvel espace. Le boulevard, ample et planté d’arbres, est par excellence la voie de la ville haussmannienne.
Paris se structure autour de la croisée constituée par l’axe est-ouest dans le prolongement de la rue de Rivoli et par l’axe nord-sud avec le boulevard de Sébastopol. Contrairement à l’urbanisme américain, ces percées aboutissent à des monuments-repères situés aux intersections. Ces monuments ont un statut renforcé dans la nouvelle trame urbaine : ils assument une fonction institutionnelle symbolique, mais servent aussi d’identification et de repère spatiaux. Ce sont pour l’essentiel les mairies, églises, écoles, gares, hôpitaux, parfois palais de justice et théâtres, complétés, à un autre rang, par les bureaux, usines et magasins.
Les parcs, jardins et squares (“espaces verdoyants” selon la terminologie de l’époque) remplacent les anciennes parcelles rurales, ils existent de manière autonome dans les quartiers, et non, comme à Londres, au sein des cours d’immeubles. Deux bois aménagés, à Boulogne et Vincennes, servent de poumons à la capitale et sont intégrés dans ses limites par la réforme de 1859. Ils sont complétés par l’aménagement de squares et de parcs (Monceau, Montsouris, Buttes-Chaumont): 1834 hectares d’espaces verts au total. Les avenues bordées d’arbres (la première date du règne de Louis XVI) se généralisent. Le décor rythme également le paysage urbain : revêtement du sol, avec les chaussées pavées et les trottoirs d’asphalte gris, mobilier urbain, grilles d’arbres, réverbères, plaques d’égouts correspondent à des modèles définis par l’administration et unifient l’espace public. En revanche, des éléments décoratifs empêchent l’impression d’uniformité excessive, telles les fontaines, comme celle du Luxembourg (Grauck, 1864) ou celle de l’Observatoire (Davioud, Carpeaux et Fremiet, 1874). La plus grande originalité du projet haussmannien tient sans doute à l’aménagement et à l’organisation du sous-sol, avec la constitution d’un vaste réseau d’égoûts (560 km s’ajoutent aux 100 existant auparavant) et de canalisations, qui anticipe sur la construction du réseau ferroviaire métropolitain à la fin du siècle.
L’annexion des communes suburbaines au 1er janvier 1860 élargit la ville. Les barrières de l’octroi ne délimitent plus la cité. En revanche, il faut relier au centre les huit nouveaux arrondissements, du XIIIe au XXe.
Les destructions massives du second Empire sont parfois combattues par les premiers défenseurs du “Vieux Paris”. Le cas de l’île de la Cité, particulièrement bouleversée, est aujourd’hui encore le plus dénoncé. Il en ira autrement du démantèlement des fortifications longtemps discuté avant d’être voté en 1919. Celui-ci posera seulement la question de l’aménagement de “la zone”, récurrente sous les premières décennies du XXe siècle et marquée par les projets d’Henri Sellier (1883-1943) au nom du Conseil général de la Seine. Habitations à Loyer Modéré, équipements sportifs et scolaires, espaces verts finiront par s’y implanter sans trop d’ordre.

Les conséquences de la transformation
Les habitants les plus pauvres quittent les nouveaux quartiers, renforçant ainsi la ségrégation sociale entre l’Ouest bourgeois et l’Est populaire et le développement d’une banlieue misérable. Cette évolution, réelle, n’est pas aussi systématique qu’on a pu le penser : le Paris populaire est “fragmenté”, “non balayé” (Roncayolo), et l’embourgeoisement des nouveaux quartiers souvent progressif et nuancé. Toutefois l’autoritarisme du régime impérial, lié à des spéculations financières excessivement rentables (cf. La Curée de Zola), est souvent critiqué. Le succès de la brochure de Jules Ferry, Les Comptes fantastiques d’Haussmann (1868) titre pastichant Les Contes d'Hoffmann, opéra d'Offenbach), finit par obtenir le départ du préfet et une pause de la politique urbaine de l’Empereur, de toute façon victime des difficultés économiques avant de l’être de la guerre et de la défaite. Le Paris de Napoléon III néglige aussi l’habitat ouvrier (la cité Napoléon reste une exception) comme tout ce qui est lié aux fonctions de production industrielle (usines, ateliers...). D’une manière générale, la construction des cités ouvrières est laissée à l’initiative individuelle des chefs d’entreprises. En un sens, la Commune de Paris (18 mars - 28 mai 1871) peut aussi être comprise comme comme une réappropriation de Paris par les milieux populaires : c’est le sens des travaux de l’historien Jacques Rougerie. Elle ne servira guère qu’à nourrir une "contre-mémoire” d’un Paris populaire. L’urbanisme défini par Napoléon III et Haussmann s’impose comme modèle à la province (Marseille, Lyon, Bordeaux, etc.) et à l’étranger.
La génération suivante poursuit somme toute leur oeuvre, à un rythme ralenti par les conséquences de la guerre, puis des difficultés économiques : le boulevard Raspail, la rocade Tolbiac-Convention des quartiers sud datent de la fin du siècle. Les lignes de l’immeuble “Belle Epoque” s’assouplissent et sont moins solennelles, mais l’habitat populaire reste longtemps négligé, même après le vote de la loi Siegfried (1894) qui crée les Habitations à Bon Marché. Les expositions universelles (1878, 1889, 1900) permettent la construction d’équipements prestigieux (Trocadéro, Tour Eiffel, Grand Palais, Petit Palais, Gare d’Orsay, métropolitain). Désormais Paris est la capitale moderne par excellence, la ville lumière.